12.01.2018, 00:01

«Le théâtre est une image de la vie»

Abonnés
chargement
François Rochaix, ici dans sa maison de Mies, fourmille toujours de projets.

 12.01.2018, 00:01 «Le théâtre est une image de la vie»

Par nathalie.hug@lacote.ch

MIES Pendant que la Fête des Vignerons 2019 se prépare, François Rochaix revient sur cette aventure, nourrie de toute une vie.

Coup de théâtre devant la maison de Françoix Rochaix. Le metteur en scène de la Fête des Vignerons de 1999 attend ses visiteurs, figé, un oiseau sur l’épaule. La porte s’ouvre et une deuxième version plus animée de l’artiste arrive en souriant. «Bonjour! Ah, la statue? C’est un cadeau du chœur d’Orphée... mon anniversaire tombait en pleine Fête...

Coup de théâtre devant la maison de Françoix Rochaix. Le metteur en scène de la Fête des Vignerons de 1999 attend ses visiteurs, figé, un oiseau sur l’épaule. La porte s’ouvre et une deuxième version plus animée de l’artiste arrive en souriant. «Bonjour! Ah, la statue? C’est un cadeau du chœur d’Orphée... mon anniversaire tombait en pleine Fête des Vignerons.» C’était il y a quelque 19 ans, François Rochaix quittait la scène et, dans les coulisses, le chœur de son spectacle l’accueillait en chantant. «Ils se sont écartés et la statue est apparue au milieu d’eux.»

Le murmure du spectacle frémit partout entre les murs de cette grande maison de village. «Je ne suis pas à la retraite, je suis en retrait». A 75 ans, François Rochaix a retrouvé son amour de jeunesse, un piano à queue entouré de livres jusqu’au plafond, où est suspendue une coiffe à plumes offerte par le chef d’une tribu amazonienne. «Pendant mon année de matu, je jouais six heures par jour». Les murs sont tapissés d’œuvres d’artistes célèbres se mêlant avec des dessins d’enfants, ici une planche originale d’Hergé, là une esquisse de Töpffer, inventeur de la bande dessinée. «Une dame me l’a offert à la première d’un spectacle.» Face à la cheminée, il s’installe dans un grand fauteuil en bois aux bras enroulés, le regard tourné vers le jardin. Tel Bilbon dans «Le Seigneur des anneaux», il nous ouvre le grimoire de ses souvenirs. Une mémoire à l’échelle mondiale qui commence ici, dans sa maison de Mies.

Théâtre dans le jardin

«A 19 ans j’ai quitté Berne pour emménager ici, chez ma grand-mère. J’ai eu de la chance, elle était très ouverte d’esprit.» Tout une société de comédiens, de philosophes, d’extravagants défilent alors à la maison. «On répétait «En attendant Godot» dans le jardin, je jouais du piano au milieu de la nuit.» L’époque était moins bureaucrate, moins consensuelle. La bande d’amis ne fait alors pas des spectacles pour remplir une salle, ils ne se posaient pas cette question. «On était là parce qu’on avait quelque chose à dire et on s’en fichait de ce que les gens allaient penser. On était critiqués par la droite, et on en était fiers.» A 20 ans, il prend la tête du théâtre de Saint-Gervais, avant, 13 ans plus tard, de devenir directeur général du théâtre de Carouge, de 1975 à 1981.

Suit une carrière internationale étourdissante, entre mise en scène de théâtre en Norvège et d’opéra en Angleterre ou aux Etats-Unis. Il dirigera également «L’Anneau du Nibelung» de Richard Wagner à Seattle: «Le public nous lançait des tomates et des bouquets de fleurs en même temps, je me faisais attaquer dans la rue, et finalement on a affiché complet un an à l’avance, pendant neuf ans». Dès 1996, il prend la tête de l’institut de théâtre de Harvard: «C’est le comble! J’ai signé les diplômes de sept volées d’étudiants de Harvard alors que je n’ai jamais fini mes études de Lettres!».

Cinq mille comédiens à Vevey

A cette époque, la préparation de la Fête des Vignerons bat son plein. Pendant sept ans, il fera les trajets Boston-Genève 10 à 12 fois par an. En 1998, il prend un congé sabbatique pour se consacrer entièrement au spectacle de Vevey. Cette année-là, il n’aura eu que trois soirs de libre. «C’était tellement énorme, j’ai l’impression que je l’ai rêvée... que je ne l’ai pas faite.» Diriger 5000 comédiens, comprenant des milliers de personnes qui ne sont pas des professionnels, c’était «comme monter un mystère du Moyen Age où pendant 45jours toute la ville est impliquée». Pour ce bourgeois d’honneur de Mies, qui a dirigé les plus grandes œuvres dans les institutions prestigieuses de la planète, c’est pourtant là, à Vevey qu’il a vécu l’épisode le plus émouvant de sa vie. «C’était au moment du couronnement d’Arlevin: le théâtre naissait sous nos yeux... dans la réalité de la fête

Puis la folie continue. A l’aéroport, en vacances, partout, ici ou là... Alors que François Rochaix est en vacances, en sortant d’un bain de boue, une femme couverte de terre lui glisse, «Amour et joie». Participante à la fête, elle lui dit alors les derniers mots du spectacle. «C’était le signe de reconnaissance, partout dans le monde». Les préparatifs de la prochaine fête commencent, est-ce que ça le rend nostalgique? «Non parce que je ne referais pas une deuxième Fête. Quand on sait ce que ça implique, on ne se relance pas.» Et puis, ajoute-t-il, «quand on fait du théâtre, on aime l’éphémère. C’est une image de la vie.» Il repose sa tasse de café à côté d’un scénario de cinéma qu’il vient d’achever. Sinon il s’occupe de ses trois petits-enfants qui habitent l’étage d’en dessous. «J’écris les histoires que j’invente pour eux, sinon je les oublie après.» Devant lui, un livre qu’il leur a dédié, illustré par son fils.

En quittant la maison bruissante de vie et de souvenirs, la statue fait bondir à nouveau. Ce souvenir-là, il est tenace... «Mies a pu participer à la Fête grâce à mon grand-père, qui avait planté la vigne dans le village».

souvenirs de la Fête des vignerons de 1999

«J’ai toujours détesté les metteurs en scène qui guidaient les gens comme du bétail. Alors j’allais sur scène au milieu d’eux, et je me suis imposé de dire le nom de chacun deux fois par an. «Comment tu t’appelles?» demandai-je à une petite fille enfant-cep. Elle me répondit: «Bleu 26!». C’étaient des codes pour la radio Arlevin, c’est là que je donnais mes instructions. La petite s’appelait Flore, c’est elle qu’Arlevin prend dans ses bras à la fin du spectacle. Ce canal radio, on a constaté qu’il était suivi par 10 000 personnes, soit le double par rapport aux participants. De vieux vignerons écoutaient ces instructions codées à longueur de journée, ils n’y comprenaient rien, mais ils adoraient ça. C’était une manière de suivre tous les préparatifs de la fête. En étant proches des comédiens, j’ai pu obtenir une rigueur et une concentration extraordinaire de leur part. Chacun étant dans son rôle. Et quand je voyais quelqu’un prendre une bière, depuis ma tour, je réagissais tout de suite. Les Bacchantes criaient «houuu!» en entourant le coupable. ça nous a évité de répéter les problèmes d’alcoolisme de 1977, où certains comédiens étaient tombés dans le coma. La Fête de 2018 soulève déjà le même enthousiasme et ça ne m’étonne pas. Le théâtre a toujours survécu: on a besoin de ce rapport humain, charnel, réel.»


Vous avez lu gratuitement
une partie de l'article.

Pour lire la suite :

Profitez de notre offre numérique dès Fr 2.- le 1er mois
et bénéficiez d'un accès complet à tous nos contenus

Je profite de l'offre !
Top